Logiciel Open Source, l’environnement de vos projets digitaux est un vrai choix

Pour vous aider dans vos choix, nous vous proposons de retrouver l’émission Du Grain à moudre sur France Culture avec Amaelle Guiton, journaliste à Libération, Bernard Ourghanlian, directeur Technique et Sécurité à Microsoft France et Pierre-Yves Gosset, délégué général de Framasoft.

Que reste-t-il du logiciel libre ?

Si vous n’êtes pas vous mêmes développeurs informatiques, sans doute n’avez vous jamais entendu parler de github. Github, c’est une plate forme à laquelle participent des millions de développeurs. Sa particularité, elle appartient au monde du logiciel libre c’est à dire qu’elle est collaborative. Chaque projet qui est développé, peut être étudié, modifié, copier en toute liberté. Plus qu’un outil aux techniques, une véritable philosophie, or il se trouve que github va être racheté et pas par n’importe qui. Par Microsoft, le géant mondial de l’informatique l’a annoncé la semaine dernière. La vente n’est pas encore finalisée, mais le prix est connu, 7 milliard et demi de dollars. Alors, dans le monde du logiciel libre, cette annonce suscite l’inquiétude, car s’il est une entreprise qui symbolise la démarche inverse, à savoir des logiciels fermés, propriétaires, c’est bien Microsoft. Sa suite Windows en est l’exemple le plus emblématique. Alors ce rachat, est-il le signe d’un rapprochement entre deux mondes antagonistes, désormais complémentaires, ou plutôt celui de la fin d’une utopie. Que reste-t-il du logiciel libre ? C’est la question du soir, en compagnie de trois invités, Bernard Ourghanlian directeur technique et sécurité à Microsoft France. Microsoft qu’on ne présente plus, si ce n’est peut-être pour rappeler que c’est l’entreprise qui a été créée par Bill Gates en 1975. Il n’était pas seul d’ailleurs, avec Paul Allen. Pierre-Yves Gosset, directeur général de Framasoft, association,réseau d’éducation populaire dédié aux logiciels libres, et Amaelle Guiton journaliste à libération, correspondante du journal dans le cyber-espace auteur de Hackers au coeur au coeur de la révolution numérique, livre peut-être en open-access aujourd’hui.

(Nous utiliserons leurs initiales pour la retranscription ci-dessous).

Open access c’est l’accès ouvert, est ce que c’est la même chose que de parler de logiciels libres ? De quoi on parle quand on utilise ces termes ?

Logiciel libre ou Open source

Richard Stallman copy left

-AG
Souvent les logiciels dits libres, et les logiciels dits open source, c’est à dire ceux dont le code est ouvert, le plus souvent ça se recoupe. En revanche il y a derrière une différence d’approche, c’est à dire le mouvement du logiciel libre tel qu’il a été fondé par Richard Stallman, qui est donc un informaticien américain au milieu des années 80. L’idée, c’était une approche très politique, la devise était : liberté, égalité, fraternité. Il insistait beaucoup sur la notion de liberté pour l’utilisateur, donc liberté d’utiliser un logiciel, liberté de l’étudier, liberté de le distribuer et liberté de le modifier. L’open source qui est un mouvement on va dire dissident d’une certaine manière, insistait beaucoup plus sur les aspects on va dire techniques et de développement. Eric Raymond dans les années 90 a théorisé ça en disant que c’était la méthode de développement la plus efficace d’avoir le code ouvert pour qu’il puisse être en permanence améliorépar une communauté. C’est vraiment une différence d’approche, une vision politique et versus une vision plus technique de développement.

Chez Framasoft, Pierre Gosset, vous êtes plutôt du côté de l’ approche politique, philosophique ou plutôt de la partie approche technique ?

-PG
Clairement du côté de l’approche politique, c’est pas tant le logiciel qui est libre mais l’utilisateur, l’utilisatrice qui est libre. Quand on parle de logiciels libres, pour nous, c’est l’équation : l’open source + des valeurs.
Ça ne veut pas dire pour autant, que les gens qui font de l’open source n’ont pas de valeur, mais clairement, ce qu’on souhaite mettre en avant, c’est non seulement les qualités techniques dont parlait Amaelle, mais aussi le côté mouvement social qui peut y avoir derrière. Finalement, pourquoi est-ce qu’on veut essayer d’émanciper les utilisateurs et les utilisatrices en leur donnant la maîtrise des logiciels quand bien même ces logiciels aurait été développés en open source ? Le fait que le code, la recette de cuisine du logiciel, soit accessible à tous et à toutes, ce qui nous intéresse c’est ce que les gens peuvent en faire. On ne veut pas globalement leur fournir quelque chose de tout cuit, on veut aussi leur apprendre à s’en servir, mais aussi potentiellement à ce qu’ils puissent contribuer à ce logiciel.

Bernard Ourghanlian, vous êtes à Microsoft France, le directeur technique et sécurité, si on parle de logiciel libre, c’est parce que forcément c’est par opposition à ce que sera un logiciel non libre, logiciel propriétaire. Est-ce que c’est comme ça qu’on pourrait définir les logiciels qui sont développés par Microsoft ?

-BO
On pourrait, mais ça serait un raccourci, au sens où c’est vrai que Microsoft a fondé sa culture originelle sur le logiciel dit propriétaire. Donc un logiciel, un code source fermé dont finalement les utilisateurs n’ont pas accès en termes de code source. C’est vrai que Microsoft s’est créé sur cette base culturelle, mais il est vrai aussi que c’est un sujet sur lequel Microsoft a beaucoup évolué. Il y a une transformation culturelle très profonde de Microsoft qui est encore à l’oeuvre aujourd’hui, qui a été insufflée notamment par Satya Nadella qui est donc le nouveau président de Microsoft qui a une vision très différente du monde. À la fois, parce que culturellement il n’est pas américain d’origine, il est indien et donc il a forcément une vision qui est un petit peu différente culturellement. Je considère aujourd’hui, que dans une très large mesure, l’open source a gagné. Cette opposition qui a pu exister et qui a entretenu la polémique pendant des années est aujourd’hui caduque au sens où certes il y a des modèles d’affaires qui peuvent être le cas échéant différent, mais ce qui fait la richesse du logiciel c’est finalement la communauté des développeurs qui se trouve autour et la possibilité de participer à son élaboration. On a pris conscience, probablement un peu tard chez Microsoft, que c’était important de pouvoir collaborer, d’être à plusieurs sur le développement d’un logiciel, de permettre d’avoir un accès aux sources du logiciel, peut être pas pour les modifier même si ça peut dépendre des cas. On se rend compte que la richesse naît de la confrontation des expertises, des cerveaux, des connaissances, des compétences et pas simplement d’une vision totalement fermée, restreinte du logiciel.

Association du logiciel libre

Pour quelle raison est ce qu’au départ c’est l’approche qui va être privilégiée, celle de logiciels fermés ? Est-ce que ça pouvait correspondre à quelque chose très français, cette politique des brevets, quand on crée quelque chose il faut d’abord le protéger ?

-BO
Les brevets ont certainement joué un rôle mais au départ il y a une volonté de faire en sorte que le logiciel puisse évoluer de manière contrôlée. À partir du moment où un logiciel est ouvert et qu’on a effectivement la possibilité de faire évoluer son code, on peut imaginer d’en cloner des milliers de versions. La question qui se pose derrière, c’est comment est-ce qu’on assure vis-à-vis des utilisateurs, donc il ne faut pas oublier qu’au départ les utilisateurs étaient à la fois très peu au courant de ce qu’était le logiciel, ce que c’était que le code, ce que c’était que même l’informatique. Ce qui était la vision originelle de Microsoft était un pc dans chaque bureau, dans chaque maison, il y avait une volonté de démocratisation. Derrière cette volonté de démocratisation, il y avait une volonté de standardiser des usages et de faire en sorte que finalement l’usage s’imposant, les gens apprennent finalement à utiliser l’informatique à travers ces usages plutôt qu’à travers la vision de « je peux accéder au code », sachant qu’il y a une personne sur mille, dix mille, cent mille qui est capable effectivement de lire le code source correspondant.

Logiciels propriétaires

Le discours de Microsoft et le discours de Framasoft sont assez proches, Amaelle Guiton est ce que vous êtes d’accord que ceux qui défendent une approche plus ferme, plus de propriétaires ont fini par se ranger à la question du libre ?

-AG
La polémique n’est plus ce qu’elle était, mais les termes du débat ont changé. On fait du logiciel propriétaire car c’est une question de business model. Parce que c’est un produit on le vend et on vend des licences, c’est là dessus que s’est construit Microsoft. C’est aussi là dessus que s’est construit Apple, Apple historiquement vient de la culture hacker. Jobs et Wozniak bidouillait du logiciel dans un garage au départ. Quand il a fallu gagner des sous, on a commencé à refermer le code. L’ancien patron de Microsoft parlait de cancer, Bill Gates avait traité Richard Stallman de communiste, t on était comme dans un affrontement extrêmement fort. Il y a eu probablement une espèce d’aggiornamento culturel, avec les recrutements, parce qu’on a beaucoup de jeunes développeurs qui ont l’habitude de travailler de manière collaborative. Ça change les manières de faire, ils se sont tout simplement rendu compte que pour les aspects non différenciants, pour les briques de base, l’open source c’est plutôt une bonne affaire. Tout le monde participe, ça permet d’aller vite. On se retrouve dans la situation où on a effectivement du libre et de l’open source dans plein d’endroits, c’est ça qui fait tourner des serveurs web. C’est les briques d’Android, d’ailleurs Android est en grande partie open source mais pas totalement. Les matériaux sont de plus en plus ouverts, on a de plus en plus de libre et open source, en revanche dès qu’on est dans le produit fini c’est là que ça se referme. Dire que l’open source et le libre ont gagné c’est très trompeur, ça a effectivement gagné dans plein d’endroits y compris parce que les fabricants eux-mêmes, les éditeurs se sont rendus compte que c’était rentable et dès qu’on arrive à l’utilisateur c’est à dire en bout de chaîne c’est là que tout se referme petit à petit.

Est-ce que l’open source a gagné ?

-PG
Je peux pas dire que je suis d’accord sur le fait que l’open source ait gagné. L’open source se porte bien, c’est sûr et Microsoft a fait une très belle acquisition en rachetant Github. Les militants du logiciel libre ne peuvent pas s’en réjouir parce que la différence qu’il y a entre nous, concrètement, c’est une différence de vision du monde. C’est presque une vision sociétale qui est assez différente, vous avez d’un côté des entreprises, les GAFAM, nous on rajoute le M de Microsoft dedans, ça veut pas dire que Microsoft soit le mal incarné. C’est une certaine vision du monde où on dit souvent que le logiciel dévore le monde, de plus en plus de logiciels partout. Le sociologue Antonio Casilli parle de colonialité des GAFAM, c’est à dire qu’on retrouve leS logiciels partout, dans nos téléphones, dans nos ordinateurs, on les retrouve dans nos frigos, bientôt dans les voitures autonomes. Les sociétés comme les GAFAM ne sont pas des philanthropes. Microsoft est une entreprise qui est capitalisée, plus de 700 milliards de dollars, troisième capitalisation boursière mondiale, 73 millions de dollars en fonds propres, c’est 30 fois le budget du ministère la culture. Il y a quelques années, Microsoft avait dû subir un procès,une loi anti trust et le département de la justice américaine avaient qualifié la politique de Microsoft en trois verbes : adopter, étendre et étouffer, qui est une vraie politique appliquée par Microsoft, qui a une stratégie commerciale qui est de dire : on prend ce qui marche bien et l’open source marche bien, l’open source est efficace, donc c’est normal que Microsoft s’y intéresse. Une fois qu’on a adopté l’open source on va y rajouter des fonctionnalités qui peuvent être plus refermées. Je n’exclus pas qu’à un moment donné, Github voit des choses apparaître qui soient développés par Microsoft mais qui ne soient plus libres et qui à un moment donné marginaliseraient les développeurs et développeuses du logiciel libre qui souhaitent eux porter un monde et une vision du monde qui soit différente, où le logiciel appartient à tous et à toutes.

Vous comprenez les craintes que peut avoir Pierre-Yves Gosset ?

-BO
Je peux les comprendre dans la mesure où l’histoire de Microsoft est ce quelle est. Il est difficile de la réécrire, pour autant on ne vit pas dans un monde figé. Le monde se transforme en permanence et donc Microsoft, comme un certain nombre d’entreprises, et puis d’une manière générale, comme la totalité du monde qui nous entoure, se transforme. Il est évident que racheter une plate forme telle que Github, avec comme objectif de privatiser la plateforme, de la rendre inaccessible et d’une manière ou d’une autre de la fermer, c’est la garantie pour nous que la totalité des développeurs qui sont aujourd’hui hébergés fuiront la plateforme. Donc ça n’a absolument aucun sens d’imaginer qu’une telle chose se passe.

Si elle vaut aussi cher, c’est-à-dire 7 milliard et demi de dollars, c’est du fait de ses développeurs qui y travaillent ?

-BO
Incontestablement, il doit y avoir à peu près 28 millions de développeurs qui utilisent la plate forme aujourd’hui. Évidemment, ça a une certaine forme de valeur. Au-delà de ça, Github est aujourd’hui une plateforme utilisée par un certain nombre d’entreprises privées, à la fois pour y déposer de l’open source mais aussi pour leurs propres besoins, c’est à dire qu’en fait quelques part il y a une certaine forme de privatisation ou d’internalisation de la plateforme pour répondre à ses propres besoins puisqu’en l’occurrence, la plateforme est excellente sur le plan technique. Elle permet effectivement à des grosses entreprises d’y développer leurs logiciels. Typiquement Microsoft utilise aujourd’hui un dépôt de code source pour Windows qui est probablement parmi les logiciels les plus gros de la planète, ce qui prouve qu’il est possible d’utiliser cette plateforme à une échelle extrêmement vaste avec de très nombreux développeurs.

Rachat de Github

La force des logiciels Open source repose sur la force de sa communauté

Vous pouvez continuer à en être l’utilisateur sans en être forcément le propriétaire, c’est quoi l’intérêt pour Microsoft de racheter cette plateforme ?

-BO
Il y a pas mal d’intérêt à mieux connaître ces communautés de développeurs parce qu’on n’a pas non plus la prétention de connaître les besoins de l’ensemble des développeurs de la planète. Microsoft a été fondée sur une capacité à se mettre à la portée des développeurs donc pour nous ça a évidemment beaucoup d’intérêt. Au delà de ça, il y a aussi énormément de tâches du développement logiciel qui sont des tâches pas forcément très créative. Il y a beaucoup d’opérations qui sont réalisées par les développeurs qui sont des tâches relativement fastidieuses, qui consistent pour une large part à prendre du code qui a été développé par d’autres, à l’adapter à son besoin et à être capable ensuite de l’utiliser dans un logiciel plus complet. Donc aujourd’hui, il y a plein de fonctions qui manquent à Github. Par exemple pour permettre de manière très simple en utilisant l’intelligence artificielle, de pouvoir prendre des morceaux de logiciels qui existent dans l’ensemble des bases de données qui composent Github et pouvoir potentiellement sans effort ou en tout cas avec encore moins d’efforts qu’aujourd’hui l’adapter à ses propres besoins. Ça fait partie des choses qu’on peut parfaitement imaginer de mettre à la disposition de l’ensemble des utilisateurs de Github et donc de rendre encore plus populaire la plateforme telle qu’elle existe aujourd’hui.

-AG
Effectivement ça vaut le coup de rappeler que Github n’héberge pas que du code ouvert, il héberge aussi effectivement du code fermé. Il y a des services payants, c’était leur modèle économique. Il fallait payer pour y mettre du code fermé en revanche l’hébergement de code ouvert lui était gratuit dans une certaine limite de taille au delà de laquelle il fallait payer. Microsoft pourrait effectivement améliorer Github mais pourquoi tout le monde met son code au même endroit ? Github au départ est effectivement un acteur privé, c’était déjà une plateforme centralisée, c’est d’ailleurs assez étonnant que des libristes aient jugé pour le coup parfaitement normal de tous mettre leurs codes au même endroit.

Comment est-ce que vous répondez justement à cette bizarrerie ?

-AG
C’est juste parce qu’il y a un outil, parce qu’il fonctionne, parce qu’il est facile à utiliser, et parce qu’il n’y a pas d’alternative décentralisée. Framasoft propose une alternative qui elle est décentralisée.

Github n’est peut-être pas du coup un symbole du logiciel libre comme j’ai pu le lire moi dans un certain nombre d’articles ?

-PG
Ça a été un symbole de la façon dont on pouvait à la fois créer un réseau social parce que Github est aussi un réseau social pour les développeurs il y a 24 millions de comptes inscrits sur Github, donc forcément ces gens-là échangent entre eux, et comme il est difficile de quitter Facebook pour la même raison parce qu’il y a 2,3 milliards d’utilisateurs sur Facebook. Il est difficile pour les développeurs et développeuses de quitter Github puisque à un moment donné ils ont leur compte dessus. Ils sont dessus, ils sont bien parce que la plateforme marche, on peut pas encore une fois enlevé ça à Github. C’est une plateforme qui fonctionne très bien. J’ai cru lire dans le communiqué de presse de Microsoft qu’ils visaient une rentabilité de Github d’ici 2020. Encore une fois, on est bien, sur une question de business et c’est une très belle acquisition pour Microsoft maintenant.
La problématique de la centralisation est le sujet sur lequel notre association travaille maintenant depuis plusieurs années. On a fait une campagne qui s’appelle dé-GOOGLE-isons internet. On aurait pu l’appeler dé-GAFAM-isons dont internet mais c’étaient dé-GOOGLE-isons internet pour justement pointer du doigt le fait que la centralisation sur internet et la concentration des acteurs sur internet posent problème. On a l’impression qu’internet est constitué de milliers de centaines de milliers d’entreprises, en fait, il se passe un petit peu la même chose que dans la presse. C’est à dire, il y a quelques groupes qui contrôlent énormément de sociétés. Voilà, WhatsApp c’est Facebook Waze c’est Google, etc …Donc demain github ce sera Microsoft, c’est un rachat finalement de plus, une concentration de plus, qui nous posent à nous un énorme problème. Comment on fait pour re-décentraliser internet ? et mettre l’intelligence au bout du réseau plutôt que centraliser sur cinq ou six entreprises ?

Finalement les développeurs restent sur cette plateforme, il suffirait qu’ils s’en aillent et qu’ils aillent peut-être polliniser ailleurs pour que finalement il n’y a plus ce phénomène de concentration ?

L’Open source c’est la multiplicité des solutions proposées

-PG
Il y a des plateformes alternatives à Github, par exemple un logiciel libre qui s’appelle GitLab, nous on propose une alternative effectivement Github qui s’appelle Framagit sur laquelle on doit avoir vingt mille dépôts là où Github en a 65 millions, ça vous donne une idée un petit peu de la différence de taille. Par contre, ce qu’on souhaite c’est qu’il n’est pas que framgit. Toute la difficulté c’est d’expliquer finalement au public qu’il faut reprendre le pouvoir, il y avait le slogan power to the people. Nous, on essaye de dire software to the people, et de re-décentraliser internet pour que demain par exemple, les médias puissent monter une instance avec GitLab sur laquelle il mettrait le code qui correspond aux médias. On s’est retrouvé avec le code de Parcoursup sur Framagit ça nous a plutôt fait sourire même si on ne soutient pas forcément le projet, les gens peuvent déposer du code sur notre plateforme, tout comme ils peuvent monter leur propre GitLab et installer le finalement leur propre Forge logiciel sur laquelle ils vont pouvoir construire les logiciels.

Bernard Ourghanlian, quels sont les arguments que vous pouvez faire valoir, vous, auprès des développeurs ? Imaginons je suis un développeur, j’ai des projets qui sont sur cette plateforme, que Microsoft est en train de racheter, je suis tout à fait convaincu par l’intérêt et de l’open source et du logiciel libre, et je me dis là, Microsoft arrive, j’ai envie de partir. Qu’est-ce que vous me dites pour que je reste, et qu’est-ce qui pourrait me convaincre de rester, de ne pas aller ailleurs développer une autre plateforme, véritablement libre ?

-BO
Je pense qu’il y a plusieurs types d’arguments qui consistent effectivement à s’engager à respecter l’éthique qui a été celle de Github depuis toujours. Mais évidemment, les développeurs sont libres de nous croire ou pas. Ce qui est logique. Il y a une autre raison qui elle est probablement plus fondamentale, c’est que pour les développeurs, leur valeur entre guillemets, est exposée à travers Github.C’est à dire qu’en fait un développeur qui a envie de se faire embaucher dans une entreprise, ce qu’il va mettre en avant, c’est l’ensemble de ces contributions sur Github, en disant : « voila, j’ai développé ceci, j’ai développé cela, vous pouvez les voir par vous même et vous pouvez avoir accès au code source correspondant, et voir effectivement, en tant que développeur ce que je vaux ».
Donc finalement la valeur de la plateforme c’est la valeur des développeurs qui y sont et qui ont envie d’y être. Il est clair qu’on ne peut pas convaincre, au sens, forcer les gens et ça n’aurait aucun sens de toute façon. Les développeurs viennent sur Github, entre guillemets, comme ils sont et comme ils ont envie d’être. Github est l’endroit où est stockée finalement la valeur des développeurs, telle qu’elle peut être valorisée vis-à-vis d’un futur employeur.

Je vous ai dit, je suis développeur, je suis un simple utilisateur pas très éclairé avec les choses de l’informatique, qu’elle peut être justement mon intérêt à moi dans le rachat de cette plateforme de logiciels libres ? Est-ce que moi utilisateur, je vais être un peu plus libre avec les outils Microsoft ?

Open source et Copy right : un modèle combinant les deux

-BO
Microsoft publie énormément de logiciels en open source, il est le plus gros contributeur de Github aujourd’hui. Microsoft est un utilisateur énorme de la plateforme, ce qui veut dire qu’on publie énormément de logiciels en open source. Microsoft a publié récemment une annonce, selon laquelle, on va mettre à la disposition de tous, un noyau Linux sécurisé à destination de l’internet des objets. C’est presque une révolution de palais, au sens où on ne pouvait même pas imaginer que Microsoft, un jour, puisse commercialiser ou en tout cas mettre à la disposition de tous, un logiciel basé sur un noyau Linux. Ce qui est la preuve que Microsoft change.

-PG
Pour l’utilisateur l’open source est un modèle de développement efficace. Microsoft rachète ses outils de production et à partir de cette grille de lecture, on se dit que c’est important pour, eux vu qu’ils ont de plus en plus de code sur sur Github. Microsoft se dit à un moment donné, « nos développeurs sont là, notre code est là, autant racheter la plate forme, ce qui nous permettra d’en avoir la maîtrise ». La philosophie de Microsoft n’a pas changé, c’est une entreprise capitaliste qui vise à maximiser les profits, c’est le monde dans lequel on vit, c’est pas forcément le monde que nous souhaitons. C’est même pas du tout le monde que nous souhaitons mais ils sont dans une logique où il rachète leur outil de production, une grosse partie du code sur Github appartient à des entreprises privées. La moitié des entreprises du fortune 500, donc du classement des 500 plus grosses entreprises du monde, est sur Github. Microsoft veut rajouter des fonctionnalités utilisant l’intelligence artificielle, pour développer encore mieux le logiciel etc… et donc nécessairement, Microsoft ça va avoir un avantage concurrentiel sur d’autres géants du numérique, à commencer par Google et d’autres. Ce rachat va petit à petit assécher les valeurs philosophiques, sociales, éthiques portées par le mouvement du logiciel libre.

Modèle économique du logiciel libre

-AG
Pour utiliser un logiciel comme Firefox, il suffit de le télécharger, pour utiliser libre office qui est une suite bureautique avec un éditeur de texte, un tableur, etc…il suffit de les télécharger. Pour utiliser les outils de Microsoft, il faut payer une licence. La base du logiciel libre, ce n’est pas sa gratuité, mais souvent c’en est une conséquence. Le modèle économique est complètement différent. Ce qu’on vend dans le libre c’est le service qui va avec, c’est la maintenance, c’est des packages tout fait pour les entreprises etc… On ne vend pas le code, la différence elle se situerait là.

Moi comme utilisateur, je vais trouvé ça plutôt intéressant, je vais avoir un service de maintenance plus stable, plus sécurisé plutôt qu’un système ouvert. Avec un système propriétaire je suis plus rassuré
?

-AG
Il y a quand même des logiques et des process dans les grandes communautés, alors notamment pour les logiciels les plus connus type Firefox il ne suffit pas d’arriver avec son bout de code. Il y a des process de validation, tout ça est assez procédural en réalité et la preuve c’est que ça fonctionne. Ce que je trouve intéressant, c’est finalement ce que raconte le rachat de Github par Microsoft. C’est une réalité que tous les gens qui travaillent dans l’open source et le libre ont comprise depuis un certain temps, c’est qu’en réalité, pour ces grandes entreprises, le modèle de développement en open source sur les briques de base c’est le plus efficace et le plus rentable. Avoir des briques communes à partir desquelles on fabrique des produits, qui vont être plus ou moins fermés, mais souvent plus que moins, ça marche très bien. Donc effectivement de ce point de vue là, il y a une victoire technique de l’open source comme process de développement. En revanche, on voit bien qu’en bout de chaîne il n’est pas question de changer quoi que ce soit aux modèles propriétaires de Windows ou par ailleurs de Gmail. Plus on se rapproche de l’utilisateur final, plus on se rapproche en fait de produits sur lesquels il peut y avoir de la concurrence et plus c’est fermé. Il y a vraiment une différence entre, ce qui peut être mis dans une espèce de pot commun technologique, et ce sur quoi on va construire son modèle économique, et ce sur quoi il va y avoir de la mise en concurrence.

-BO
Je pense à un élément qu’on a pas pour l’instant abordé, mais qui est quand même important parce que ça correspond à un changement de paradigme substantiel. C’est l’arrivée et l’irruption du cloud, fameuse informatique en nuage, où on accède à des traitements qui sont réalisés quelque part. Ce mode de commercialisation est un mode qui change fondamentalement la donne. On est dans une logique où on paye le logiciel à la consommation, comme l’eau, le gaz et l’électricité, on consomme on paye, on consomme pas on paye pas…Le logiciel, en tant que tel, est encore plus éloigné de l’utilisateur. Vous allez avoir un système d’exploitation qui va tourner sur un téléphone, qui tournait sur un pc, une tablette… mais la plupart des services que vous consommez sont des services qui sont exécutés loin de vous, dans le nuage. Ces services sont effectivement des services à valeur ajoutée. Ils sont en général facturés uniquement sur une logique de consommation. Dans cette logique là, le modèle d’affaires sous-jacent au logiciel libre, au logiciel propriétaire, c’est un modèle d’affaires qui devient encore complètement différent. On n’est plus dans une logique dans lequel on paie une licence au départ et puis la licence on va l’utiliser ou pas, quelle que soit la façon dont on l’utilise on va payer. Là, on est dans une logique, dans laquelle, si on est content d’un service, on va l’utiliser. Dans le cloud, tous les opérateurs de cloud ont besoin de mériter leurs clients, ça veut dire que si vous n’êtes plus content du service ne l’utilisez plus, et ça s’arrête là. La façon de convaincre les utilisateurs de rester et de continuer d’utiliser votre service, n’est plus fondée sur le fait que vous avez payé avant, elle est fondé sur le fait que vous allez convaincre les utilisateurs par la qualité du service que vous leur délivrez.
Microsoft est une plateforme qui par construction est une plateforme cloud. C’est effectivement toute une série de serveurs qui vont permettre de déposer du code source et qui vont servir à l’ensemble des développeurs pour se connecter en même temps, construire leurs logiciels etc… C’est une construction qui est très en phase avec la stratégie de Microsoft qui est une stratégie de plus en plus orientée vers le cloud dans une logique où au lieu de faire payer les utilisateurs au départ on les fait payer, entre guillemets au fur et à mesure et s’ils décident d’utiliser un autre service, il utilise un autre service et ils peuvent en changer s’ils en ont envie. Je prends l’exemple avec Gmail de Google. Si un utilisateur a envie de changer de serveur de messagerie,de passer de Outlook, pour prendre le cas de Microsoft, à Gmail, il peut le faire en très peu d’opérations. C’est quelque chose qui est extrêmement peu coûteux et en dehors du fait de documenter à ses utilisateurs que on est passé d’une messagerie, d’une adresse e-mail à une autre, c’est à peu près tout ce que ça représente.

-PG
Microsoft rachète Github mais ne rachète pas les codes sources qui sont sur Github. Les codes sources appartiennent aux développeurs et aux développeuses qui les ont mis en ligne. Effectivement, chacun peut partir ailleurs mais par contre là, je m’inscris en faux par rapport à ce que disait monsieur Bernard Ourghanlian, il y a clairement un modèle économique derrière. C’est celui effectivement dû payer à l’usage. On voit bien que payer à l’usage potentiellement est une pratique commerciale qui va faire puisque la facture est moins douloureuse, on va payer, on va rester inscrits pendant plusieurs années sur un service sans se poser la question, et ce service là va nous coûter plus cher que si on l’avait acheter au départ.
Le modèle du logiciel libre peut même être en amont encore différent. On pourrait mutualiser les coûts de développement d’une alternative existante. Par exemple, on va se mettre à plusieurs entreprises pour développer ensemble un logiciel qui sera mis à la disposition de tous et de toutes et on va vendre finalement le service qu’il y a autour. À travers le modèle économique que représente Microsoft, on est sur une logique vraiment commerciale. Ce qui nous pose problème, c’est que le logiciel libre est présent partout dans nos vies, et le fait que l’on dépende de quelques entreprises pour savoir où est ce logiciel. Quitter Gmail pour aller vers Outlook ou l’ inverse, ne se fait pas juste en cinq minutes parce qu’on a tout notre historique, tous nos contacts etc… C’est forcément quelque chose de lourd cette conduite du changement, c’est compliqué. Microsoft pratique depuis longtemps ce qui s’appelle le vendeur lock-in et donc c’est le fait qu’à un moment donné lorsqu’on est habitué à Windows, le fait de quitter Windows réclame un effort… donc oui théoriquement quitter ne coûte rien mais dans la réalité c’est faux c’est un coût qui est non négligeable.

Logo de Microsoft

Le choix d’un logiciel est engageant et souvent impliquant

Est-ce que pour quitter un logiciel libre comme Firefox, ça ne demande pas un effort identique ?

-PG
Oui, ça pourrait être la même difficulté. Ce que nous on essayons de promouvoir finalement, c’est un modèle de société qui soit basé sur la contribution, sur la participation active des utilisateurs et des utilisatrices aux logiciels qu’ils utilisent et non pas uniquement au fait de consommer un logiciel. Ce sont deux visions du monde relativement différentes. D’un côté une société de consommation, de surconsommation, avec de la propriété intellectuelle, de l’individualisme, et d’un autre côté une société de communs, de la société de contributions, telle qu’en parle le philosophe Bernard Stiegler qui essaye de promouvoir un modèle de société où chacun va contribuer aux outils qu’ils utilisent.

-BO
André Comte Sponville qui posait la question : le capitalisme est-il moral ? Il répondait par la négative en disant que par définition le capitalisme était amoral, sans morale ;
Je pense qu’effectivement on a une opposition de principe qui n’est pas fondé sur la technologie en tant que telle, par contre sur le plan effectivement politique le modèle politique sous-jacent n’est pas le même.

Source : Retranscription libre du Grain à moudre, France Culture

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